« Valoriser l'Homme, c'est
valoriser l'entreprise »
*heureux de vous connaître

Les changements contemporains liés à la mondialisation amènent Pascal Picq à intervenir de plus en plus souvent dans le monde économique et social autour de sujets comme l’adaptation, l’évolution ou encore les stratégies de groupes à partir de l’état des connaissances en paléoanthropologie (évolution biologique de l’Homme), en préhistoire (évolution culturelle de l’Homme), en éthologie (évolution des systèmes sociaux) inscrites dans le cadre des théories modernes de l’évolution et en relation avec les problématiques du développement durable.
Vous reprochez aux entreprises françaises de ne pas suffisamment s’ouvrir à la capacité d’innovation des individus. La France est-elle très différente des autres pays en la matière ?
Le problème de la France vient de la manière dont sont formées ses élites. Notre système scolaire est fondé sur une sélection par l’échec : il juge la capacité à restituer des acquis culturels, tandis qu’aux États-Unis par exemple, les élèves et les étudiants sont évalués sur leur capacité à s’adapter et à innover. Notre système scolaire nous formate pour faire carrière dans des grandes structures publiques ou privées, et ne considère pas que ces structures puissent changer. Jusqu’aux années 1970, ce système était adapté à un développement économique qui allait de soi. Le plan de carrière, c’était de grimper le plus haut possible dans une structure, sans aucun esprit d’entrepreneuriat, sans la moindre prise de risque. Aujourd’hui, les carrières ne sont plus si tranquilles mais nous ne sommes pas formés à nous adapter à de nouvelles exigences. D’où les difficultés d’employabilité des jeunes et des seniors, sans oublier les femmes et la diversité ; c’est bien un problème à la fois culturel et structurel. La France est le seul pays où l’on croit encore qu’à 18 ans, selon que l’on a tel diplôme ou pas, les jeux sont faits, l’avenir est tracé. Moi-même, qui suis passé de la physique à la paléoanthropologie, qui ai accompli une partie de ma carrière aux États-Unis, on me regarde encore comme un ovni ! Il existe en France une croyance profonde – car c’en est une – qu’il faut se conformer à un schéma de progrès, le nôtre, considéré comme universel. Au lieu de changer le modèle, on en exclut celles et ceux qui ne s’y conforment pas.
Vous nous avez rappelé que les carrières professionnelles se sont beaucoup rigidifiées au cours du XXe siècle. Pensez-vous que le contexte est favorable à une inversion de la tendance dans les décennies à venir ?
Nous n’avons pas le choix, il va falloir changer de culture et de comportement. On a très bien formé les étudiants d’un point de vue technique – finances, ingénieurs, comptabilité… – pour rendre les métiers plus performants ; d’où notre excellente productivité. Seulement l’économie passe de celle de « produits » à celle de « concepts ». On a besoin de créativité et d’innovations, ce qui requiert des personnes avec d’autres compétences – chercheurs universitaires, artistes, designers, littéraires… – et riches d’autres expériences. Par exemple, il faudrait apprendre à quitter une entreprise pour y revenir. Regardez Steve Jobs : après avoir été évincé d’Apple, il y est revenu douze ans plus tard et a été à l’origine du succès de l’iPod, qui a relancé l’entreprise. C’est un parcours inconcevable en France. Pourtant, c’est bien en « allant voir ailleurs » que l’on s’enrichit de nouvelles expériences et que l’on peut revenir avec de nouvelles idées. On touche là à deux aspects anthropologiques, qui sont peut-être les plus bloquants en France : le présentéisme (il faut être présent, visible dans l’entreprise pour y évoluer ; c’est l’épouillage chez les singes) et l’homogamie (on est si anxieux de se conformer à la structure que l’on tend à recruter des gens de même formation ; c’est « incestueux », ce que ne font pas les singes). Il faudrait au contraire entretenir la diversité au sein des systèmes – j’insiste sur le pluriel – et favoriser l’arrivée de personnes qui n’ont pas la même vision du monde. Le facteur d’angoisse ne vient pas du fait que le monde change – il a toujours changé – mais du fait que nous conservons un seul modèle de référence. Il va falloir enseigner davantage l’adaptabilité. À quoi aspirent les diplômés des meilleures universités en France ? À trouver le plus haut poste dans une entreprise qu’ils n’ont pas créée. Et aux États-Unis ? À créer leur propre entreprise. Toute la différence tient dans une culture d’essai/erreur. Mais la société est-elle prête à accompagner celles et ceux qui prennent des risques ? En fait, le plus incroyable est qu’on appelle cela des « risques » !
